Si Le Blanchi ne se devinait qu’en filigrane dans La gigue des féroces sous le nom de Petit-Robert, il est bien plus présent dans cette troisième livraison, parue en septembre 1989, toujours dans cette étonnante collection du Fleuve Noir qui ne comprendra au final que dix-neuf ouvrages et disparaîtra en novembre de cette même année.
Dans Le ventre de l’ombre, le gamin a six ans, et on lui donne du Jonathan, ce qui l’exaspère au plus haut point. L’idée saugrenue de parents d’emprunt chez qui il a plus ou moins été placé. Il apparaît dans l’ombre d’Aimé Trémouilles, un homme si transparent que même Ernestine Poux-Berthe, sa logeuse, s’inquiète chaque matin de sa présence dans les escaliers de l’immeuble qu’il habite, lui demandant qui il vient visiter avant de le virer sans ménagement à coups de serpillière, non sans lui avoir craché la fumée de son Café-crème à la figure. Si invisible qu’à la banque, le seul guichet auquel personne ne se présente, c’est le sien. Jusqu’au jour où il éviscère Hélène Trouchignard (le nom existe, je vous l’assure) et s’aperçoit qu’ainsi il commence à exister aux yeux des autres.
Je vous vois venir… Vous pensez, comme beaucoup à cette époque, que j’aurais dû consulter, passer des heures sur le divan d’un psychanalyste à me raconter pour exorciser les fantômes qui cohabitaient avec moi. J’ai préféré l’écriture, c’est un exutoire comme un autre et ça fait moins de mal aux autres… La littérature n’y a pas gagné au change.
Mon éditrice, lors d’un déjeuner, m’a fait part de son inquiétude sur mon état mental. J’ai ricané, tentant de la persuader que je ne partageais pas la noirceur de mes personnages. Elle n’y a jamais vraiment cru, tout en publiant ce si sombre Ventre de l’ombre. Avec le recul, je m’aperçois aujourd’hui que je fus le seul à bénéficier d’une telle faveur, les dix-huit autres auteurs n’ayant publié qu’une fois dans cette éphémère collection. Devais-je y voir un signe ? Sans doute, puisque je me suis remis à l’ouvrage, poussant, cette fois, le bouchon très loin. Trop loin ?
La faute à morphose : trop c’est trop !
Le titre dit tout de ce nouveau roman : La faute à morphose. Jeu de mots que j’ai été le seul à goûter (je ne connais personne qui en ait compris toute la finesse, même après avoir lu et relu la dernière phrase qui en explique le sens). C’est vous dire la prétention du mec dont on peut dire, sans trop se tromper, qu’il avait pris le melon !
L’histoire était encore plus terrible que les précédentes. Il y était question d’un village dans lequel on tentait d’en finir avec la consanguinité… en violant des jeunes filles prélevées au hasard, sur les routes. Voyez le genre !… Il n’y avait pas une once d’humanité là-dedans, si l’on veut bien excepter mon petit Blanchi qui grandissait et le regrettait. Le style était de plus en plus abscons, mais je n’en avais cure. Je déversais du venin en massacrant la syntaxe, les mots et le phrasé. C’était du métal en fusion, une logorrhée incandescente qui me laisse, aujourd’hui, pantois. J’étais d’une prétention insigne, et j’aimerais pouvoir excuser mon attitude face à une éditrice qui a tout essayé pour sauver ce qui pouvait l’être. Allant jusqu’à le faire réécrire par un garçon talentueux dont je n’ai jamais su le nom. Ce qui n’a pas dû être facile, je vous l’assure. Mais vous l’avez compris, je ne me prenais pas pour une merde. « On ne réécrit pas Céline ou Proust ! Et bien, moi non plus ! » Voilà ce que j’ai osé dire, coupant court à toute possibilité de collaboration ultérieure. Quelle outrecuidance !
Vis-à-vis de mes proches, la disparition de la collection m’a évité l’humiliation du roman refusé. Mais ce fut un électro-choc qui m’a remis à ma place. Il est arrivé à un moment charnière qui a coïncidé avec une toute autre orientation donnée à ma vie professionnelle. L’écriture, d’un coup, n’était plus aussi vitale, et ma production m’apparaissait aussi utile qu’un pet de lapin dans un monde qui pouvait s’en passer. Sur le Net, un certain oncle Paul écrit que certains des auteurs de cette collection, dont moi, « semblent s’être égarés dans la nature puisque l’on n’entendra plus parler deux ».
Egaré, le mot est si juste en ce qui me concerne…
Fiche technique
LE VENTRE DE L’OMBRE • Dépôt légal : septembre 1989 • Nombre de pages : 194 p. • ISBN 978-2-265-04179-3 • Dimensions : 110 x 175 x 10 mm • DISPONIBLE SUR KOBO








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