À la lecture de Tes yeux dans mes yeux, vous serez sans doute choqués d’y découvrir les terribles exactions d’un capitaine aux yeux fous et de son escouade dans l’Algérie du milieu du XIXe siècle. Pourtant, les enfumades ou massacres que je lui impute ont réellement eu lieu !
S’il n’a pas de nom, ce capitaine, c’est qu’il emprunte ses actes à d’illustres prédécesseurs. Il est, tout à la fois, le lieutenant-colonel Aimable Pélissier, le colonel Eugène Cavaignac, le lieutenant-colonel François Certain de Canrobert et le colonel Armand Leroy de Saint-Arnaud. Tous coupables des scènes atroces que je décris, en évitant pourtant les plus sordides des détails.
Entre juin 1844 et août 1845 (j’ai changé les dates et les lieux dans le roman), ces hommes-là ont « fait couler l’honneur de la France par tous les pores », pour reprendre l’expression de l’éditorial du journal La Démocratie Pacifique, en août 1845, qui s’en prenait au maréchal duc d’Isly, Thomas Robert Bugeaud, alors gouverneur-général de l’Algérie, lequel justifiait l’enfumade de la grotte du Dahra dans un plaidoyer complaisamment publié par le Moniteur Algérien du 20 juillet. Et pour cause : il en était pour ainsi dire le commanditaire, écrivant à Pélissier, le 11 juin, ces mots lourds de sens : « si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbehas ; fumez-les à outrance, comme des renards ».
Pélissier à la poursuite des Ouled Riah

Aimable Jean Jacques Pélissier, duc de Malakoff [photo]. Que voilà un prénom admirable pour un caractère qui ne l’est pas. Militaire pur jus formé à l’Académie de La Flèche puis à Saint-Cyr, il s’était distingué en Espagne, aux côtés (déjà) de Bugeaud, pratiquant la razzia sans le moindre état d’âme. Fortement imbu de sa personne, la moustache conquérante, et malgré un début d’empâtement, l’homme se plaît à diriger ses hommes d’une poigne de fer, exigeant d’eux une pleine et entière soumission.
À la mi-juin 1845, il commande une colonne française qui se dirige au nord de Mostaganem, bien décidé à en finir avec la tribu des Ouled Riah, « ces brigands », comme il les appelle. 2254 soldats l’accompagnent, lourdement armés. En face, ils sont une centaine, peut-être un peu plus, seulement équipés de leurs longs fusils moukouhlas et de quelques yatagans ou baïonnettes prises lors de batailles précédentes. Depuis plusieurs jours, ils harcèlent la colonne, « tels des moustiques venant piquer la peau de nos vaches, sans parvenir à en percer le cuir », pour ralentir la colonne de Pélissier qui use de la tactique qui a fait ses preuves depuis l’arrivée de Bugeaud : la terre brûlée.
À mesure de son avancée, tout est incendié, champs, cultures, vergers, habitations et on ne fait aucun prisonnier. Les Ouled Riah, chassés de leurs terres, font alors ce qu’ils savent faire depuis des siècles, ils se réfugient dans les grottes de Ghar el-Frechih, dans les montagnes du Dahra. C’est ainsi qu’ils se sont sauvés lorsque l’émir Abd-el-Kader a voulu les soumettre. C’est de cette manière qu’ils ont échappé aux Turcs qui voulaient les punir pour ne pas avoir payé la taxe. Mais, cette fois, ils ne savent pas qu’ils signent leur arrêt de mort.
Pélissier veut en finir. Terminées les discussions oiseuses, les négociations sans fin, il a décidé de faire un exemple, comme en témoignent les cinquante-six mules chargées de produits combustibles qui accompagnent la troupe. Alors, explique-t-il, « je fis faire une masse de fagots et un foyer fut allumé et entretenu à l’entrée supérieure. Le feu dura toute la journée. J’établis mon camp dans une excellente position de manière à rester maître absolu de toutes les issues. J’étais bien certain, à la faveur de la lune et de toutes mes embuscades, de n’en laisser échapper aucun » (rapport au maréchal Bugeaud, le 22 juin).

L’enfumade des grottes du Dahra
Durant quatorze à quinze heures, un feu intense est ainsi entretenu, sans se préoccuper des cris des femmes ou enfants, et en prenant soin d’éliminer tous ceux qui s’aventurent à vouloir sortir, en plongeant dans le brasier. Une balle contre la souffrance de corps en feu !
Une heure avant le matin, alors que les braises se sont éteintes, tout comme les plaintes, une soixantaine d’hommes sont envoyés dans les grottes. Parmi eux, un officier espagnol qui témoignera de l’horreur qu’il a découverte en adressant un courrier au quotidien madrilène El Heraldo du 10 juillet (lettre reprise dans Le Constitutionnel du 17 juillet) : « À l’entrée se trouvaient des animaux morts, déjà en putréfaction, et enveloppés de couvertures de laine qui brûlaient encore. On arrivait à la porte par une traînée de cendre et de poussière d’un pied de haut, et de là, nous pénétrâmes dans une grande cavité de trente pas environ. Rien ne pourrait donner une idée de l’horrible spectacle que présentait la caverne. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer. Le sang leur sortait par la bouche. Mais ce qui causait le plus d’horreur, c’était de voir des enfants à la mamelle gisant au milieu des débris de moutons, des sacs de fèves, etc. On voyait aussi des vases de terre qui avaient contenu de l’eau, des caisses de papiers et un grand nombre d’effets […]. Le 23 au soir, nous avons porté notre camp à une demi-lieue plus loin, chassés par l’infection ; et nous avons abandonné la place aux corbeaux et aux vautours qui volaient depuis plusieurs jours et que, de notre campement, nous voyions emporter d’énormes débris humains ».

Sur la carte des tribus dans l’Algérie de cette époque, l’emplacement des Ouled Riah.
Des officiers promus au rang de maréchaux pour leurs actes
Ce jour-là, entre 700 et 1200 personnes ont trouvé la mort. Mais qui s’en soucie ? Sans le témoignage de l’officier espagnol, l’affaire n’aurait pas fait une ligne dans les journaux. Mais la presse se saisit de son courrier, tout comme certains députés qui, à la tribune de la Chambre des pairs, le 11 juillet, réclament des explications. Un ex-officier de l’armée d’Afrique, Napoléon-Joseph Ney, parle de « meurtre consommé avec préméditation sur des Arabes réfugiés sans défense », qualifiant cet acte de « récit inouï, sans exemple et sans précédent dans notre histoire militaire ». Ce à quoi répond avec embarras le maréchal Soult que « le gouvernement désapprouve hautement » ces faits, affirmant les découvrir alors même qu’il est en possession du rapport détaillé signé par Bugeaud le 25 juin.
Les hauts cris ne changeront pas la face de l’événement. Comme un seul homme, réunis derrière un Bugeaud droit dans ses bottes, fustigeant la frilosité de ceux qui, « bien à l’abri derrière les ors de la République, répugnent à se salir les mains, alors que nous menons ici une guerre sans merci face à un peuple qui ne nous aime guère et nous tue dès que nous lui tournons le dos », les partisans de la colonisation applaudissent et les autres, bien moins nombreux, finissent par passer à autre chose.
Alors, la France reconnaissante pourra célébrer des héros et continuer à passer sous silence les autres massacres perpétrés par le duc de Rovigo sur la tribu des El Ouffia, en avril 1832, par le colonel Cavaignac sur celle des Sbehas le 11 juin 1844 (la première enfumade documentée), par de Saint-Arnaud en août 1845 (emmurade de 800 Mhaia à Aïn Merane), par Canrobert lors de la prise de l’oasis de Zaatcha à l’automne 1849 (village rasé, habitants passés au fil de la baïonnette avant d’être décapités, les crânes ayant ensuite été envoyés au Muséum d’histoire naturelle où ils ont été retrouvés en 2011)… Des événements parfaitement documentés : rapport de Pélissier à Bugeaud, rapport de Bugeaud au ministre Soult, lettre de Saint-Arnaud à son frère, mémoires de Charles Bourseul, mémoires de Canrobert, études du général Victoire Bernard Derrécagaix, etc.
Comme je n’ai pas manqué de le remarquer, la France a cru bon de récompenser ces hommes par des honneurs à la mesure de leurs actes. Pélissier est élevé au grade de général en 1850 avant d’être nommé gouverneur-général de l’Algérie l’année suivante, puis maréchal de France en 1855. Canrobert a droit au même parcours, général de brigade en 1850, maréchal en 1856 (on lui devra le massacre des boulevards Montmartre et Poissonnière le 4 décembre 1851). De Saint-Arnaud est ministre de la guerre d’octobre 1851 à mars 1854 accédant au grade de maréchal de France le 2 décembre 1852, sans doute pour avoir aidé Napoléon III à s’emparer du pouvoir. Cavaignac lui-même tirera quelque honneur de l’enfumade des Sbehas, devenant maréchal de camp dans la foulée avant de se distinguer de la plus triste des façons lors des journées de juin 1848, réprimant avec une rare violence l’insurrection.
Quand je pense que j’ai jeté ma douce Madelaine et les yeux verts de Marcellin dans cet enfer ! À certains moments, je vous avoue avoir hésité à poursuivre avant de me résoudre à aller au bout de l’horreur parce qu’au final, il se pourrait bien qu’ils nous aient délivré un beau message d’espoir…
À lire également
👉 Histoire, mémoire et colonisation, Hosni Kitouni, Chihab éditions, 2024, 221 p.
👉 Le désordre colonial, Hosni Kitouni, Casbah éditions, 2018, 392 p.
👉 Le maréchal Bugeaud, d’après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849, H. d’Ideville, volume 2, Firmin Didot, 1882
👉 Du colonialisme français, Nicolas Schaub, in Arts & Sociétés du centre d’histoire de SciencesPo.
👉 Y eut-il des “oradours algériens” durant la conquête ? Quelques faits incontournables, In Histoire coloniale et post-coloniale.
👉 Les enfumades du Dahra lors de la colonisation de l’Algérie, in Hier et aujourd’hui.
👉 Victor Considérant et les enfumades du Dahra (1845), article de Jean-Claude Dubos, in Charlesfourier.fr







Laisser un commentaire