,

Putain de mai

Putain de mai

Bordeaux, mai 68. Mon frère Antoine avait dix-sept ans, moi treize. Notre histoire a commencé par une torgnole du père. Celle de trop. Et ce putain de mai nous a explosé à la tronche.


En mai 1968, je vivais à Bordeaux et j’avais treize ans. Je n’ai pas vu les barricades. Je n’ai pas entendu les slogans. Je me souviens juste des cours d’école, des cages d’escalier, de la mère qui remplissait les placards, « au cas où », du père qui m’envoyait chercher le vin chez le pinardier de la barrière de Bègles. Je me rappelle surtout de l’ennui, de l’inquiétude que je lisais dans les yeux des adultes, l’oreille collée au transistor à écouter la folie qui s’était emparée de Paris. Chez nous, il y avait bien des manifestations, mais elles étaient bon enfant. Le père était en grève, mais à la maison. Il ne voulait pas se mêler de politique, il disait que tout ça, ce n’était que des conneries, que le Général nous sortirait de là. Qu’il lui suffirait de parler pour qu’on l’écoute.

Nous habitions un immeuble HLM construit spécialement pour les employés de la SNCF. Autour de nous, il n’y avait donc que des grévistes. C’est dire si on s’emmerdait, à avoir les parents sur le dos toute la journée. Alors, on se barrait. On allait se fritter un peu avec les gars de Brienne. Ceux-là, c’était autre chose. Il y avait là des Espagnols, des pieds-noirs, mais surtout des pauvres. On les côtoyait un peu au lycée Francin, et on passait notre temps à se chiffonner. Surtout depuis qu’on les pensait responsables du vol de l’un de nos vélos. En même temps, je crois bien qu’on jalousait leur liberté. Eux, ils étaient tout le temps dans la rue, ils rigolaient, ils faisaient des conneries qui nous étaient refusées, ils avaient un langage cru, ils se fichaient de salir leurs vêtements, ils jouaient d’un rien (ah, leur ballon de chiffon !) et ils se tenaient par les épaules dans une proximité que nous n’étions pas capables d’avoir. On sentait qu’ils avaient du plaisir à être ensemble. Alors que, nous, on se retrouvait par obligation dans le bac à sable ou au centre aéré dans lequel on se débarrassait de nous. On se regardait par en dessous parce que nous n’étions pas tous logés à la même enseigne. Il y avait ceux dont le père était tout en bas de l’échelle, et ceux qui pétaient plus haut que leur cul parce que le leur était sous-chef de quelque chose ou vaguement chef d’équipe. Pour tout dire, on ne s’aimait pas.

Tous ces souvenirs-là sont remontés quand un nom a surgi de ma mémoire. Cuminal. Il apparaît brièvement dans le roman. J’étais une grande gueule, déjà à l’époque, et un binoclard. Autant dire que je me suis souvent retrouvé le souffre-douleur d’une bande de fils de bourges. Jusqu’au jour où la masse de Cuminal (il traînait derrière lui trois redoublements et mesurait vingt bons centimètres de plus que nous autres, pour, déjà, quatre-vingt-dix kilos) est arrivée. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça, mais alors que je me faisais passer à tabac par une dizaine de petits cons, il a déboulé et distribué assez de torgnoles pour que le proviseur soit obligé d’intervenir. C’est nous qui avons été collés et avons dû subir le regard de nos parents convoqués dans le bureau, alors que les bourges, ces enfoirés, ont eu droit à une légère remontrance. C’est sans doute ce qui a scellé notre amitié, cette injustice. Il a pris soin de moi, je l’ai aidé à faire ses devoirs. Et on est allés ensemble au certificat d’études primaire qu’on a réussi avec brio en… mai 68. On le donnait à tout le monde.

Je le vois comme si s’était hier, son grand sourire, les tapes dans le dos qui me faisaient à moitié tomber, et la langue qu’il tirait quand il s’appliquait à recopier les résultats des exercices que je faisais pour lui. J’ai repensé à madame Martin, mon institutrice, celle qui m’a donné le goût de l’écriture et de la lecture. J’ai revu la cour de notre lycée, les Brienne, le bac à sable et l’ennui. Mais à ma façon, en me demandant ce qu’il aurait pu advenir si un grain de sable avait brutalement réveillé ce Bordeaux endormi dont je me souviens, enflammant une jeunesse jusque-là très sage. Alors, j’ai imaginé ce Putain de mai, ce père violent qui frappe son fils, à lui faire exploser le pif et les lèvres, la fugue du gamin qui se retrouve propulsé icône d’une révolution en devenir, malgré lui. Et tout s’est enchaîné. La famille, ce Mich’ qui raconte l’histoire avec ses mots et sa gouaille, cette Lucette délurée, les pieds nickelés du SAC et des groupuscules de l’ultragauche de l’époque, la DST qui s’en mêle, l’intervention de Chaban et du préfet Delaunay. Je me suis amusé à triturer ce qui s’était réellement passé (trois fois rien), j’y ai mêlé des souvenirs, des visages que j’ai croisés, des personnages hauts en couleur et j’ai mixé le tout pour créer cette aventure picaresque, folledingue, si invraisemblable qu’elle en devient crédible. Je vous avoue m’être amusé comme jamais à mettre en place cette mécanique de l’imposture, à montrer comment un simple fait anodin (une gifle) peut pousser au pire quand vous avez des gens qui réagissent avec les œillères de leurs propres convictions. Vous devriez vous en inquiéter et, pourtant, je vous l’assure, vous allez en rire !

Fiche technique
Autoédité à la demande • Dépôt légal : 27 mai 2026 • Nombre de pages de la version papier : 368 p. • ISBN : 978-2-9597362-6-1 • Dimensions : 148 x 210 x 23 mm • DISPONIBLE SUR KOBO

Pour vous procurer ce roman en version papier ou en e-pub compatible avec toutes les liseuses, envoyez-moi simplement un mail. Je vous expliquerai la manière de procéder.

Laisser un commentaire

J’ai toujours aimé raconter l’envers du décor, la mécanique qui se cache derrière les machines bien huilées. Alors, je vous propose de me suivre pour découvrir les coulisses de l’écriture et de l’édition…

📚 Parfum_de_lecture

En savoir plus sur Les livres du Jiji

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture