Chacun sa manière d’écrire. Moi, je me définis comme un raconteur d’histoires, un feuilletoniste. J’ai mis du temps à le comprendre et à apprivoiser ma plume, et je dois beaucoup à des auteurs comme G.-J. Arnaud, dont les conseils me poursuivent, encore aujourd’hui. « L’histoire, gamin, l’histoire, il n’y a que ça qui compte, gomme tout le reste, c’est de la littérature ! »
Longtemps, j’ai écrit au fil des mots, me laissant entraîner par le flot, sans toujours savoir si j’allais rejoindre le grand fleuve du roman ou plonger dans les entrailles de la terre pour m’y perdre. Par chance, et sans doute avec un zeste de talent, je suis assez souple dans mon écriture pour savoir retomber sur mes pattes, quitte à ce que la chute n’ait rien à voir avec l’entraînement que j’avais subi, m’obligeant à des pirouettes, certes élégantes, mais qui sentaient un peu trop l’écrivaillon que j’étais.
Il y a près de quarante ans, c’est ainsi que j’avais écrit mes premiers romans, dont deux ont eu le bonheur d’une parution au Fleuve noir. 14.000 exemplaires de tirage, une vente moyenne de 8 500. Ce qui, vous l’avouerez, ferait rêver n’importe quel auteur d’aujourd’hui. Puis je suis passé à autre chose, l’écriture nourricière, de celle qui remplit les assiettes de la famille. J’y ai pris du plaisir dans cet exercice qui obligeait à abreuver son texte de la réalité, pas de son imaginaire.
Ça ne fait pas de vous un écrivain
Lorsque j’ai repris la plume, je vous avoue que, pour la Vie à contretemps, écrite d’un jet, comme un jus de chaussette pressé de déborder de la tasse, il y avait encore beaucoup de cette prétention à ciseler de belles phrases et à intérioriser les sentiments. Démontrer plutôt que montrer. Erreur de jeunesse. À soixante-dix balais, c’est plutôt réjouissant de s’imaginer aussi jeune d’esprit, mais ça ne fait pas de vous un écrivain, juste un gars prétentieux se regardant le nombril et relisant avec gourmandise une phrase bien sentie. « Dieu que c’est beau ! » Vous m’objecterez que bon nombre d’auteurs en font autant, et qu’ils s’en gargarisent au lieu de se le reprocher. Vous avez raison, mais ils m’ennuient lorsque je les lis.
Pour autant, cette Vie à contretemps présentait une différence essentielle par rapport à la bouillie primale que j’écrivais voici quarante ans. Il existait une histoire au centre du roman, qui servait de fil conducteur et, surtout, des personnages secondaires qui ne faisaient pas que passer, mais nourrissaient le matériau originel. Je m’en suis aperçu en le relisant récemment, c’est dire si le processus créatif vous échappe totalement. Et j’y ai vu tous les tics à gommer et les scories qui nuisaient à l’histoire. Je le réécrirais aujourd’hui, il serait tout différent, bien plus puissant, bien plus percutant.
G.- J. Arnaud, un de mes maîtres à écrire
Me voilà aujourd’hui à présenter mon onzième roman alors même que j’ai achevé le douzième et que j’entame le treizième. Et j’ai totalement changé ma façon de travailler. Comme aurait dit l’un de mes maîtres à écrire, G.-J. Arnaud : « l’histoire, gamin, l’histoire, il n’y a que ça qui compte, gomme tout le reste, c’est de la littérature ! » Et quand je lui objectais qu’il ne mettait que deux jours à écrire un de ses romans pour le Fleuve Noir et qu’il ne prenait même pas la peine de le relire, il me rétorquait, dissimulant un sourire derrière sa grosse moustache : « Moi, j’écris pas, je torche une histoire, et y a rien qui me fasse plus chier que les parasites qui te constipent. »
J’ai pensé à lui en relisant Putain de mai, dont j’aime à penser qu’il l’aurait bien aimé et qu’il se serait marré. Mais je sais aussi qu’il aurait mis le doigt sur plusieurs scènes du premier jet et qu’il m’aurait regardé en chaussant ses petites lunettes et en agitant son index. « Petit, t’en fais toujours trop. Tiens, ça, par exemple, c’est trop bien écrit. T’es pas Proust, encore moins Céline, t’es Victor Hugo, petit, et c’est pas un compliment dans ma bouche. Il m’a toujours fait chier avec sa morale, même si j’admire le personnage et même s’il sait raconter de sacrées histoires. Alors, vire-moi ça, on s’en fout de ton de Gaulle. »
Oui, parce que j’avais imaginé quelques scènes croustillantes où on voyait le général empêtré dans des événements auxquels il ne comprenait rien. Je croyais faire avancer ainsi l’intrigue en lui donnant un arrière-plan politique (et au passage, je réglais quelques comptes avec quelques personnages historiques qui m’avaient insupporté). Mais oui, Georges, ça ralentissait l’intrigue et ça n’avait rien à faire dans cette histoire. Je vois, à ton petit sourire gourmand, que tu apprécies que je finisse par comprendre ce que tu me disais à mes débuts.
Je suis un artisan, j’ai besoin d’un matériau solide
Mais, contrairement à toi qui partais d’une idée et écrivais au fil de ton imagination débordante, sans presque ne jamais raturer (moi, je suis nettement plus besogneux), sur ta vieille machine à écrire dont on peinait à lire certaines lettres il y a déjà quarante ans, moi j’ai besoin d’un corpus désormais, d’un matériau solide, comme tout bon artisan. Il me faut avoir la dernière scène en tête, voire même de l’écrire, pour commencer.
Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai entamé un nouveau roman sur une idée pas même construite, une sorte d’écheveau dont j’ai tiré un premier fil, prometteur, mais dont le second s’est révélé si médiocre que j’ai abandonné l’ouvrage à son premier tiers. Alors, depuis, je note. Tout et rien. Des bouts de scènes, des idées, je lis beaucoup, je me documente, j’imagine des scènes que je me joue, que j’écris, que je garde ou que je jette. Et plus j’écris de romans, plus je m’aperçois que c’est là la méthode qui me convient le mieux. J’ai des notes dans tous les sens sur mon bureau, dix livres ouverts, des carnets couverts de notes contradictoires, mais, surtout, j’ai un putain de plan. Dont je m’aperçois qu’à le nourrir de bouts d’histoire, de schémas, de scènes écrites, il constitue un précieux matériau pour organiser ma pensée et aller désormais à l’essentiel. L’histoire, et rien que l’histoire.
Je travaille actuellement à une nouvelle trilogie qui reprend certains des héros de la première. J’en ai écrit le premier tome avec une aisance telle que je me suis surpris moi-même. Le découpage du second est déjà fait et celui du troisième a déjà son architecture générale, avec sa scène d’ouverture et sa scène finale. Je n’écris plus au fil des mots, mais en suivant le fil de l’histoire. Est-ce que tu crois que ça fait de moi un écrivain ? Je sais ce que tu me répondrais. Que ce mot ne signifie rien d’autre que ce qu’il veut bien dire, un mec qui écrit. « J’écris, tu écris, il écrit, nous sommes des écrivains. » J’aime toujours autant ton idée.
G.-J. Arnaud (1928-2020)
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