Pourquoi j’écris et pour qui

Il paraît qu’un Français sur quatre rêve d’écrire un livre, mais que seuls 5 % passent à l’acte. Soit, tout de même, 2,5 millions d’auteurs en devenir. Autres chiffres qui interpellent, si les hommes sont plus nombreux à passer à l’acte et n’hésitent pas à envoyer leur œuvre à des éditeurs, les femmes sont les plus nombreuses à fréquenter les ateliers d’écriture, la grande majorité choisissant ensuite l’autoédition, et majoritairement KDP et Wattpad. Question : pourquoi une telle appétence et pour qui veut-on écrire ?

Le monde de l’édition est secoué par l’affaire Grasset et fait face à une baisse générale de son chiffre d’affaires (- 1,5 % en 2024, – 3,1 % en volume), alors que l’IA inonde le marché de bouquins en tous genres, écrits en trois minutes chrono et d’une pauvreté sémantique et narrative effarante. Les rayons des librairies sont encombrés de milliers de nouveautés dont on peut s’étonner qu’elles tournent autour de modes (Freida McFadden et ses multiples dérivés) ou fassent la part belle à des auteurs qui s’efforcent, chaque année, d’apporter leur pierre à l’édifice marketing de leur maison-mère, mais ne prennent pas forcément le temps de peaufiner leurs ouvrages comme ils l’ont fait par le passé. Et voilà qu’une flopée d’auteurs amateurs (n’y cherchez rien de péjoratif, le mot amateur est ici pris dans le sens de personne qui cultive un art, une science pour son seul plaisir) se précipite pour publier sur les plateformes dédiées (KDP, Kobo, Wattpad, etc.) ou passe entre les mains de maisons à compte d’auteur qui ne sont que des imprimeurs déguisés en quête d’argent facile.

Se faire éditer. Pour le plaisir de feuilleter son livre, de le glisser dans sa bibliothèque entre Marc Lévy et Ken Follett, pour que vos amis se pâment devant votre plume sans pour autant ouvrir votre chef-d’œuvre (ce qui finira par vous vexer, vous verrez), pour devenir l’auteur maudit dont on ne reconnaît pas le talent, alors que, bon Dieu, vous en avez un ? Ces derniers temps, je me suis amusé (et je vous assure que le mot n’est vraiment pas approprié) à lire (et là, c’est souvent exagéré) de ces ouvrages qui fleurissent sur la toile, publiés par des maisons qu’on dit à compte d’auteur (autrement dit, vous payez — cher — pour faire imprimer quelques exemplaires qui ne sont pas relus, corrigés, accompagnés, promus et distribués). J’ai vite arrêté, je souffrais trop de voir massacrer la syntaxe, l’orthographe, la grammaire, la mise en page, la typographie…

Je n’ai sans doute pas eu de chance, dans mes choix, et je m’en voudrais d’en faire une généralité. Je reste persuadé qu’au milieu se cache sans aucun doute un chef-d’œuvre, mais il est masqué par une forêt telle qu’il en devient invisible.

Je me suis alors demandé pourquoi, moi, j’écrivais. C’est vrai, je critique, je critique, mais je suis comme tout le monde, je me prends pour un écrivain. Et je vous livre ma réponse : parce que j’aime qu’on me raconte des histoires et qu’on me surprenne. Ces dernières années, en dehors de quelques auteurs qui ont su m’emporter, j’avoue rester sur ma faim. Pour un livre qui m’a bouleversé, chamboulé, ému, troublé, emporté, combien m’ont énervé à tourner en rond, combien d’auteurs m’ont semblé avoir épuisé toute leur sève créatrice pour livrer, année après année, le même livre ou presque, combien d’éditeurs m’ont déçu à chercher avant tout le coup publicitaire ou marketing en publiant des livres d’hommes politiques dont on peut douter qu’ils ont écrit la première ligne (remarquez, si Sarkozy a fait appel à un nègre, il devrait en changer, le gars manque de vocabulaire et de grandeur). Parfois, heureusement, il y a de belles surprises : Olivia Ruiz avec son premier roman, Sandrine Collette et son univers, Sorj Chalandon et ses colères, Franck Bouysse et la glaise qui colle à son stylo, Elif Shafak et son érudition qui me rappelle parfois Umberto Eco, Jérôme Chantreau, qui a su m’embarquer dans un massacre, celui de la rue Transnonain, et bien d’autres.

Je me suis surpris à relire ce qu’on appelle les grands classiques : Flaubert, Zola, Balzac, Victor Hugo (non, pas Stendhal, j’ai trop souffert étant jeune à la lecture du Rouge et le Noir — Julien Sorel, mon Dieu comme je l’ai détesté), Dickens, Dumas (ah, le maître que voilà !), Jules Verne, George Sand, Céline (oui, lui, je l’adore et je le déteste, ça dépend de mon humeur du moment, mais quel talent !)… et vous savez quoi ? Ils m’ont redonné le goût de l’écriture. Chacun à leur façon, parce que tous sont de fabuleux conteurs. Moi, j’ai besoin de ça pour prendre plaisir à lire. Une bonne histoire. De celles que j’aurais aimé que l’on me raconte. Quand j’ai compris ça, je vous avoue que j’ai été soulagé. Parce que j’ai immédiatement su que je m’éditerai moi-même sans passer par des intermédiaires douteux, pour partager avec quelques proches ce minuscule bonheur. Me noyant sans hésitation dans la masse de ceux dont j’ai fini par comprendre que j’étais comme eux. Peut-être un peu plus exigeant sur l’orthographe et la grammaire, peut-être un peu plus professionnel sur la mise en page, peut-être un peu plus soucieux de raconter de belles histoires documentées et riches. Mais je suis comme tous ces amateurs. J’écris pour moi. Et vous savez quoi, c’est sans aucun doute la meilleure des réponses à ceux qui vous demandent pourquoi, pour qui ? Alors, si vous aussi, vous éprouvez le besoin d’écrire, faites-le d’abord pour vous, pas pour être célèbre ou riche. Pour votre propre satisfaction, par pur égoïsme d’une certaine façon, parce que, pour paraphraser Descartes, j’écris donc je suis.

Soyez juste exigeant avec vous-même et rendez-vous sur un salon pour partager nos dédicaces…

Une réponse à « Pourquoi j’écris et pour qui »

  1. Avatar de landwildly4035878dc3
    landwildly4035878dc3

    Stendhal m’a fait mal aussi. Mais il n’a pas été le seul, Balzac et ses Splendeurs de la vie des courtisanes, aussi. Moi, j’aurais ajouté Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Hector Mallot, Alain-Fournier (ah, le Grand Meaulnes !) mais ils sont plus récents. Bravo pour ce billet plein d’humour et de dérision.

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